Je ne sais pas dessiner les hotels alors j'ai juste mis la pancarte...      Echecs à l'Hôtel de l'Infini

Une petite histoire vraie, complètement inventée par Sylvain BONNUIT


Cette petite histoire m'est arrivée quand je travaillais comme groom dans l'Hôtel de l'Infini au pays des mathématiques.

Le championnat du monde d'échecs se déroulait cette année là au pays des mathématiques, le seul pays qui n'opposait aucun problème politique ni religieux à l'accueil des participants. De surcroît, ce pays abritait l'Hôtel de l'Infini, le seul hôtel du monde avec un nombre infini de chambres. L'existence de cet hôtel fut d'ailleurs un des arguments de poids qui balancèrent pour la candidature du pays des mathématiques, le problème du logement des participants étant réglé. Quel rêve pour un organisateur !

Et pourtant, l'idée d'un championnat open permettait à tous les joueurs de tous les pays de tenter leur chance. Inutile de dire qu'il y avait beaucoup d'affluence. Tous les records de participation furent battus à cette occasion. Et l'hôtel, bien qu'ayant un nombre de chambre infini, ne tarda pas à afficher complet.
Cette curiosité fut si troublante que certains joueurs y perdirent leur latin. Ils décidèrent d'annuler leur participation. Mais cela ne régla pas le problème de place pour autant, car l'infini moins un ou deux, cela reste quand même l'infini.
Personne n'avait pu imaginer que la manifestation attirerait autant de monde. Il faut dire que le prix versé au champion état pantagruélique. Ecoutez bien : le champion désigné à l'issue des rencontres, se verrait remettre une pièce d'or sur la première case de l'échiquier, deux pièces sur la deuxième case, quatre sur la suivante et ainsi de suite jusqu'à la soixante quatrième, doublant le nombre de pièce d'or par case à chaque fois.

Et les participants continuaient d'affluer.
Les organisateurs étaient pris de panique. Ils me sommèrent de faire quelque chose, comme si un maçon pouvait redresser un pont tout seul.
La délégation du Vatican se présenta dans sa presque totatilé. Ils me prièrent de leur trouver une place dans l'hôtel. Mais l'hôtel était plein. Et bien que peu nombreux, douze gugus au total, je leur expliquai que je ne pouvais les caser. Ils se mirent à prier de plus belle et plus seulement vers moi. Je leur fit remarquer que je n'étais pas certain que leur Patron règne aussi sur ce pays quand il me vint une idée.

Je pris mon porte voix et me plaçais dans le hall d'entrée, le visage tourné vers l'escalier principal. Je pris mon souffle et je hurlais : "Tous les locataires de l'hôtel doivent sortir de leur chambre et occuper la chambre dont le numéro est égal à leur numéro actuel augmenté de douze".
Les joueurs d'échecs, intelligents mais disciplinés, s'exécutèrent. Le locataire de la chambre 1 alla dans la 13, celui de la 2 dans la 14 et ainsi de suite. Quand tout fut terminé, il ne me resta plus qu'à conduire mes invités héberlués vers les chambres 1 à 12 devenues libres.

Les organisateurs me remercièrent chaleureusement.
L'opération fut répétée pour chaque délégation arrivante. Et hormis les quelques râleurs habituels, tout se passa bien.

Tout se passa bien, en effet, jusqu'à l'arrivée de la délégation soviétique.
Aïe, aïe, aïe la tuile. Les russes sont charmants. Tellement charmants d'ailleurs, que quand ils râlent après vous, ils ont la délicatesse de le faire dans une langue que vous ne comprennez pas. Les chinois et les hébreux sont pareils. Mais les Russes sont nombreux. Très nombreux. Il y a autant de licenciés en Union Soviétique que de non-licenciés partout ailleurs. C'est vous dire !
Quand je les vis arriver, je pris mon porte-voix et je m'apprêtais à recommencer mon petit manège. Poliment, je leur demandais combien ils étaient. Leur chef me répondit : "Nous sommes en quantité infinie". Ma voix resta sans issue. Je ne pouvais pas demander à tout le monde de se décaler puisque je ne connaissais pas le nombre de joueurs à caser. Et je ne pouvais pas décaler tous les locataires comme je l'avais fait jusqu'alors parce que, cette fois, le décalage aurait dû être infini !

Comment faire alors ?
Les pontes de l'organisation me tombèrent dessus.
"Comment ? Vous n'avez prévu qu'un seul hôtel infini ? Il est pourtant clair qu'une infinité de chambres ne pouvait suffire, enfin ! Un peu de bon sens voyons !". Leur mauvaise foi n'avait d'égale que la taille de l'hôtel. "Et comment va-t-on réparer votre impair, maintenant, hein, dites ?"

Mon impair. Mais oui ! Je tenais la solution.
Alors, pendant que pleuvaient les insultes, je mis mon impair en avant. Je saisis mon porte-voix à deux mains et je hurlais : "Tous les locataires sont priés d'occuper la chambre dont le numéro est le double de leur numéro de chambre actuel."
Le locataire de la 1 migra dans la 2, celui de la 2 dans la 4, celui de la 3 dans la 6 et ainsi de suite… Rapidement, toutes les chambres de numéro impair se retrouvèrent vacantes. Il ne me resta plus qu'à y loger les membres de la délégation russe au grand complet. J'avais réalisé le rêve de tout hôtelier : arriver à loger dans un hôtel déjà plein une population suffisamment nombreuse pour le remplir à elle toute seule.



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